Parler, pourquoi ?

 

    L’homme lève les yeux. Le mur est blanc, la table de métal froid. Par la fenêtre, de vagues arbres. Un ciel uniformément gris aussi, derrière lequel le soleil s’évertue à briller en vain. Sous le néon une infirmière enjouée bavarde, comme si son bagou pouvait quoi que ce soit à la lassitude des jours. Puis elle se tait. L’homme soupire. Il contemple ses mains sur lesquelles veines saillantes et taches brunes dressent la carte des années. Il attend.

    La jeune femme en blouse blanche s’agite sur sa chaise. « Ohé, Monsieur Loubel ? Je suis là ! ». Elle est arrivée il y a un an. Elle n’a pas encore entendu sa voix. Personne ne l’a entendue depuis longtemps. Elle soupire à son tour, c’est là leur seul dialogue. Elle finit par sortir. L’homme reste assis les mains sur les genoux. Sa canne est appuyée contre la table et la porte est restée ouverte sur un couloir désert. Dehors un chien aboie, un instant seulement.

 

    Plus tard. C’est l’heure des visites. Arnaud déboule, chacun de ses gestes en accéléré, comme si bouger vite le faisait vivre plus. Il bavarde, volubile, peu importe si l’accent bordelais fait tache dans le silence.

    - Tonton, tu vas voir ce que j’ai trouvé, c’est incroyable. J’ai fouillé dans les archives de l’INA et j’ai dégoté un truc… Alors là, si là tu ne dis rien, je me fais moine. Attends, bouge pas, je te montre !

    Ses bras s’agitent au rythme de sa langue. Il sort un ordinateur portable et l’ouvre, il trafique un instant sur les touches puis pose l’appareil sur les genoux de son oncle. Les images défilent, elles sont en noir et blanc. C’est un homme jeune qui parle d’abondance en souriant. Il joue sur scène avec canne et chapeau, fait des mines, s’interrompt parfois, on devine que c’est pour laisser rire le public. Sa jactance est muette. Il n’y a pas de son.

    - Alors, tonton, c’est bien toi non ? Hein, c’est toi ? C’était dans les années… quoi,  cinquante ? Ah la vache, quel dommage que la bande-son soit bousillée, j’aurais aimé entendre ça !

    Le vieil homme fixe l’écran. D’abord il ne bouge pas, puis ses lèvres frémissent et se plissent en un léger sourire. La vidéo ne dure que dix minutes. Arnaud la relance. Ils la regardent à nouveau puis se taisent.

    - Tu peux me le laisser ?

    Arnaud regarde son oncle, sidéré.

 

    Dix jours après. Les pensionnaires de la maison de retraite sont installés dans la salle de projection. L’air bruisse de murmures, de toux, de raclements de gorge, de questions susurrées. Quelques têtes blanches remuent doucement, pour répondre à leur voisin ou parce que les souvenirs qui s’agitent rendent le mouvement incontrôlable. Les lampes s’éteignent, le silence se fait. Seule tache lumineuse, le visage d’Arnaud éclairé par son ordinateur. Il allume le projecteur et lance la vidéo. A côté de lui, son oncle est au micro, le regard rivé sur le grand écran. Sa mémoire est fatiguée mais il a retrouvé tous les mots, toutes les intonations, toutes les intentions. Il oublie la salle, le micro, il revit le spectacle et sa voix sortant des haut-parleurs s’accorde au moindre geste du jeune homme qui déroule son sketch d’il y a soixante ans. Tout y est. Chaque souffle, chaque montée de voix, chaque exclamation, chaque pause, chaque sourire. Ce n’est pas la truculence défraîchie d’un vieillard, c’est la jeunesse revenue.

    Les dix minutes écoulées, l’image se fige sur le comique, bras écartés tenant canne et chapeau. Son sourire fait éclater la toile. Dans la salle plane un silence stupéfait avant le grondement des applaudissements et des exclamations incrédules. Peu à peu chacun se lève pour entourer le vieil homme. Certains se taisent, d’autres le pressent de questions. A tous il adresse un sourire paisible, sans un mot.

 

    Arnaud a raccompagné son oncle dans sa chambre. Il l’arrange, l’aide à passer son pyjama, l’installe. Puis il s’assied à côté du lit et prend la main ridée.

    - Alors tonton, tu vas parler maintenant ?

    Le vieil homme ne retire pas sa main. Sa voix est redevenue râpeuse.

    - Pourquoi ?

    Arnaud ne bouge pas. Il ne parle pas non plus. Puis il embrasse son oncle.

    - Comme tu veux. De toutes façons ce soir tu m’en as donné pour des années.

    Le vieil homme serre la main de son neveu et lui sourit. Tout est dit. Arnaud s’en va. L’homme reste dans le noir un moment, les yeux grands ouverts. Puis il s’endort. Un fin sourire persiste sur ses lèvres closes.

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Voiron, Isère

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