Où sont les autres ?

 

   Je me tenais debout face au vide, maudissant la mère qui m’avait donné cette chienne de vie, la lâcheté qui m’avait empêché d’y mettre un terme, et le sergent Lester qui allait lancer le fatidique « Go !... Go !... Go !... ». L’air tiède de la nuit entrait en tourbillonnant dans la carlingue. Je percevais malgré cela l’odeur de Joe qui se tenait à mes côtés, une odeur de peur et de sueur. Ses yeux écarquillés brillaient dans la pénombre.

   Le Dakota traçait droit dans le ciel, sous nos pieds devait défiler le sol de Normandie. C’était de la folie. Nous avions été sérieusement secoués par la DCA allemande quelques minutes auparavant, et je venais d’entendre le topo hurlé par le pilote dans le vacarme des moteurs. Il ne trouvait aucune trace des balises que les éclaireurs, parachutés quelques heures avant nous, auraient dû mettre en œuvre. Nous allions être largués au hasard, dans l’immensité noire, au beau milieu des troupes allemandes.

   Est-ce que j’avais demandé à être ici ? Moi, ce que je voulais, c’était une vie tranquille avec Pam dans un coin peinard du Kansas, une petite maison et quelques mioches roses et blonds, auxquels j’aurais apporté l’amour que je n’avais jamais reçu.

   « Three… Two… One… Go ! »

   Qui peut espérer vivre ses rêves ? J’ai sauté.

  Les impressions étaient familières. La respiration coupée, le cœur qui remonte dans la gorge, puis la secousse du parachute qui s’ouvre... Pendant des heures nous avions été brassés dans les tôles vibrantes, et je me retrouvais maintenant à descendre doucement, avec pour seules sensations l’air coulant sur mon visage et le ronronnement de l’avion qui déjà faiblissait. Impossible d’accrocher du regard les corolles blanches des compagnons qui avaient dû plonger juste après moi. Nous étions en plein nuage. Les mains agrippées aux suspentes, je comptais machinalement les secondes. Puis ça a été le choc dans les jambes et le roulé-boulé qui m’a laissé étalé sur le côté, empêtré dans mon paquetage et dans les cordes de mon parachute. J’ai levé les yeux pour repérer mes compagnons, personne. Je suis resté immobile quelques instants. Seules de lointaines détonations troublaient la paix nocturne. J’ai rassemblé mon parachute, l’ai planqué sous des feuilles, et me suis mis en route.

   Après quelques minutes de marche à l’aveugle dans la terre meuble, j’ai cru percevoir un gémissement. Je me suis figé, la main sur la crosse de mon Colt. Le gémissement s’est fait entendre à nouveau, pas très loin sur ma droite. J’ai tenté en vain de percer l’obscurité. Puis il y a eu un froissement de tissu et un faible « Fucking shit ». Je me suis hasardé à lancer un « Joe ? » furtif. Mon murmure avait fait le silence.

- Joe ? C’est toi ?

- Non, c’est Matt. Toi, tu es qui ?

- Matt ! C’est Rick. Ca va ? Continue à parler, je te rejoins.

   J’ai rampé silencieusement pour me retrouver contre mon camarade.

- Rick, putain, je me suis cassé la jambe, ça fait un mal de chien !

- Merde, attends, je vais t’aider. Et Joe ? Et les autres ? Ils sont où ?

- Aucune idée, mec, moi je suis juste tombé ici et je ne peux plus bouger. Je n’ai rien vu, rien entendu. Putain, qu’est-ce qu’on fout là, on est dans la merde !  

   Tâtonnant dans le noir, sans oser allumer ma lampe, j’ai fait une attelle de fortune à Matt et lui ai fait avaler un cachet antidouleur. Une pluie fine commençait à tomber.

- OK Rick, ça va aller, laisse-moi ici et va retrouver les autres…

- Tu rigoles ? Je vais te mettre à l’abri quelque part et après on verra.

   La seule bonne chose que m’ont donnée mes géniteurs, c’est la carrure. Qu’il s’agisse de manipuler des balles de foin, de déplacer des colis, Rick était toujours là. Et les dernières semaines d’entrainement à la caserne m’avaient mis dans une forme épatante. J’ai chargé Matt avec tout son fourniment avant d’entamer une marche pesante vers Dieu sait quoi. Ahanant sous l’effort, je me disais que j’avais dix-neuf ans, que j’étais à dix mille kilomètres de chez moi et qu’au lieu de me préparer pour le prochain match des Kansas Jayhawks j’étais paumé au milieu de nulle part chez les Frenchies, avec quatre-vingt-dix kilos sur le dos et aucune idée de ce que je devais faire. Mais de toutes façons, avais-je jamais su vers quoi j’allais ? S’il y avait une certitude dans cette vie, c’est qu’il n’y avait pas de place pour moi.

   Au bout d’un temps qui m’a paru infini, le ciel a commencé à pâlir, et j’ai aperçu un petit groupe de bâtiments se détachant à quelques centaines de mètres. Je me suis approché avec précaution, toujours chargé de mon fardeau. Matt ne disait rien, il laissait juste échapper quelques gémissements. Il n’y avait aucun signe de vie, j’ai pu entrer dans une grange et déposer mon compagnon dans le foin. Derrière une paroi de bois se sont fait entendre des frottements, et un meuglement a résonné dans le silence. Le visage de Matt était livide, contracté par un rictus de douleur. J’ai recouvert mon camarade de paille, le dissimulant comme je pouvais. Puis je lui ai installé son fusil à portée de main et je suis sorti.

    Mon arme au poing, dans la clarté légère du jour naissant, j’ai fait le tour de ce qui semblait être le corps d’habitation de la ferme. Je devais savoir où nous étions pour rejoindre, avec ou sans Matt, le point de rendez-vous. Arrivant dans la cour, je suis tombé sur un homme se lavant le visage à l’eau d’un seau, près du puits. Quand il m’a aperçu, il a ouvert de grands yeux et s’est précipité vers le bâtiment. « Ami ! Américain ! Ami ! ». L’homme s’est immobilisé, toujours méfiant. J’ai montré le drapeau étoilé sur mon uniforme. « Américain ! ». Il a semblé se détendre un peu et je me suis approché. À cet instant un ronronnement de moteur s’est fait entendre. Le fermier a levé la tête puis s’est précipité vers sa maison. Je l’ai suivi. Mais sur le pas de la porte il s’est retourné et m’a empêché d’entrer. Je l’ai regardé, interloqué. Il m’a fait signe de partir en prononçant des mots que je ne comprenais pas. Le bruit de voiture approchait, j’ai voulu forcer le passage mais l’homme m’a repoussé. Cette lutte absurde n’a duré qu’un instant, pendant lequel un véhicule à la croix gammée est entré dans la cour. Des soldats en armes en ont jailli et nous ont aussitôt mis en joue. Nous nous sommes immobilisés. Un officier est alors apparu. Il a marqué un temps d’arrêt en voyant mon uniforme, avant de se diriger vers moi. Après m’avoir ôté fusil et pistolet, il a commencé à m’interroger dans un anglais approximatif. « Depuis quand es-tu là ? Combien êtes-vous ? Où sont les autres ? ». Je suis resté muet. « Où sont les autres ! » m’a-t-il hurlé au visage. Devant mon silence persistant, il m’a brusquement saisi un doigt et l’a retourné. J’ai entendu un craquement et un éclair de douleur est remonté jusqu’à mon épaule. Je suis tombé à genoux. L’allemand m’a précipité à terre d’un coup de pied, a dégainé son Luger et l’a pointé sur ma tempe. « Où sont les autres, salaud d’américain ? ».

   J’ai senti une peur viscérale et familière m’envahir. Celle qui me tétanisait sous les coups furieux de mon père. La même terreur qui me paralysait, adolescent, face aux voyous qui me tabassaient quand bien même je faisais une tête de plus qu’eux. Etaient-ils plus en colère que moi ? Plus désespérés ? Et c’étaient presque la même peur, le même dégoût de moi-même lorsque Pam accueillait d’un sourire moqueur mes timides tentatives d’approche. Elle me contemplait sans rien dire, les yeux immobiles sous sa frange blonde. Puis elle éclatait de rire et se tournait vers ses amies dans un envol de boucles peroxydées et d’ongles vernis. Elles me regardaient toutes en riant avec la cruauté de leurs seize ans.

   Et j’étais là, à terre… Malgré mon quintal de muscles et l’uniforme de l’armée américaine, je tremblais aux pieds d’un petit homme que je n’avais jamais vu et qui parlait à peine ma langue. J’ai cru que j’allais vomir. Sans le regarder, j’ai esquissé un geste vers la grange. L’officier a aboyé un ordre et deux soldats se sont précipités, mitraillette au poing.

   C’est à cet instant que j’ai croisé le regard du paysan. Il me fixait, le visage figé. Pourquoi me regardait-il ainsi ? J’avais donné Matt, et alors ? Ne m’avait-il pas, lui, barré sa porte ? Que savait-il de ma peur, de ma douleur ? Savait-il que je venais de décider que plus rien n’avait d’importance ?

   J’ai reconnu le bruit de la carabine de Matt, immédiatement suivi d’un crépitement de mitraillette. Les deux soldats sont ressortis de la grange en trainant le corps de mon compagnon. Une fureur incontrôlable s’est emparée de moi à la vue de ce camarade, venu mourir bêtement, une nuit de juin, loin de chez lui. D’un geste j’ai renversé l’officier qui me tenait en joue et me suis saisi de son arme. J’ai tiré au hasard en direction des soldats avant de  plonger derrière leur véhicule. De là, comme à l’exercice malgré les balles qui fusaient, j’ai ouvert mon sac et j’ai balancé toutes mes grenades. J’ai entendu des cris, quelques dernières rafales et les explosions assourdissantes de mes engins. Des éclats sont venus se ficher dans la carrosserie avec un bruit métallique. Puis le calme est revenu.  

   Dans le silence, je me suis recroquevillé. Je voulais que tout s’arrête. J’aurais aimé pouvoir rester couché là, en chien de fusil, à ne penser à rien, à laisser le temps couler dans la douce lumière de l’aube, lové dans ma propre odeur. Au lieu de cela, je me suis redressé. L’officier, les soldats, Matt, le fermier, tous étaient affalés sans mouvement. Je les regardais sans bouger. J’étais très calme. Ils gisaient ensanglantés, j’étais debout immobile, quelle différence au fond ? A cet instant la porte de la ferme s’est ouverte et une petite fille est apparue. Elle se tenait sur le seuil, sa chemise de nuit blanche dévoilait des genoux cagneux. Elle regardait les corps sans rien dire. Puis ses yeux se sont posés sur moi. Allait-elle, elle aussi, éclater de rire en me montrant du doigt ?

   J’ai suivi la route par laquelle était arrivée la voiture allemande, lentement, sans précaution particulière. Je ne pensais ni au danger, ni à ma mission. Les images se succédaient dans mon esprit sans aucune cohérence. Le rire moqueur de Pam faisait place au regard fixe du fermier, la fureur de mon père envahissait les bois alentour, le visage dur de ma mère se mélangeait au rictus de souffrance de Matt. A quoi bon ? Je marchais parce que je n’avais pas d’autre idée.

   Quand j’ai vu le barrage allemand, au milieu de la route, j’ai continué à avancer. Au premier « Halt ! », j’ai braqué mon arme dans leur direction, sans tirer. J’ai entendu des claquements secs et les balles m’ont atteint comme un soulagement. Sans un cri j’ai basculé et me suis écroulé sur le dos. C’est alors seulement que je me suis rendu compte que les nuages s’étaient dissipés. Le ciel du matin était d’un bleu tendre, le bleu des ciels du Kansas sous lesquels je courais à perdre haleine. C’était quand j’avais cinq ans, quand le monde était mien, quand tout était possible. J’étais maintenant allongé sous la même vaste voute vers laquelle s’étaient envolés mes espoirs d’enfant. Je sentais le sang couler, la douleur monter. Des bruits de pas s’approchaient. C’est aussi simple que ça, de mourir ? On décide de marcher tout droit sur une route, et l’instant d’après le soleil se couche sur nos rêves inassouvis. Ma vue s’est troublée, mes oreilles bourdonnaient, je respirais avec difficulté. Le ciel s’est brusquement obscurci. C’était donc comme ça… J’ai fermé les yeux.

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Voiron, Isère

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